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"LA
PEINTURE DE EMILIENNE MOREAU DECHELLE"
par Bianca LAMBLIN
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Un peintre déclara que " si une peinture de Manet
était entièrement réductible à un
discours, on ne verrait pas pourquoi Manet s'était donné
la peine de peindre. "
Cette évidence pourrait m'accabler, moi qui ai accepté
d'écrire quelques mots de présentation sur les oeuvres
d'une de mes voisines et amies, Emilienne Moreau, uvres
qu'il serait bien plus enrichissant de regarder et de méditer,
sans avoir besoin d'aucune explication.
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Pourtant l'expérience de l'enseignement m'a montré
qu'il n'était pas inutile parfois de guider l'appréhension
d'une uvre d'art, car ce qui empêche certains esprits
de l'accepter ce sont des idées reçus , toutes faites
: tenter de les écarter permet de dissiper ces obstacles
et ouvre la perception des tableaux, comme on ouvre un rideau
de théâtre pour enfin pouvoir écouter ce qu'a
voulu nous dire l'auteur de la pièce.
Nous nous sommes connues à Blévy (Eure-et-loir),
village où Emilienne Moreau demeure et où je possède
une maison de campagne. Elle et moi aimons ce pays du Thymerais,
aux confins de la Beauce, du Perche et de la Normandie. C'est
à l'ombre des grands arbres du parc d'un château
voisin qu'elle travaille.
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Contre écriture
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Très vite ses tableaux m'ont attirée tant par leur
structure que par leurs coloris, mais plus tout par l'atmosphère
qui s'en dégage.
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A mi-chemin de la figuration et de l'art abstrait, mais toujours
en prise
directe avec la réalité, ses figures humaines et ses
formes animales dont les silhouettes sont simplifiées, parfois
même difficiles à déchiffrer, s'imbriquent étroitement
les unes dans les autres pour engendrer une masse centrale parfaitement
articulée.
La maîtrise du geste de ce peintre me fait songer à
cette parole célèbre de Paul Klee : " l'il
suit les chemins qui les ont été ménagés
dans l'uvre. " (Paul Klee, Théorie de l'art moderne,
p.96) . Le spectateur est inévitablement conduit dans l'entrelac
des formes, pourtant toujours clairement cernées. E.Moreau
ne peint pas en larges à-plats délimités par
des droites comme modrian ; elle ne pratique pas non plus une peinture
impressionniste ; en un sens ce qu'elle fait pourrait s'apparenter
à l'art de Nicolas de Staël, sauf que contrairement
à lui, elle définit ses formes d'un trait précis
à la façon de Gaugin des années bretonnes.
A l'intérieur de ces contours elle déploie des couleurs
sourdes ou vives, chaudes ou acides, souvent très gaies,
et légèrement modulées.
La surface est rythmée de façon très précise
et très souple en même temps.
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Ce qui est le plus émouvant toutefois c'est le climat qui
émane de ces toiles. Ces formes quasi humaines ont d'étroites
relations entre elles. On ne sait si elles se transmettent des nouvelles
importantes ou échangent de la nourriture ou de l'eau.
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Étude
des vides
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Peut-être
sommes-nous en présence d'une empoignade ou au contraire
d'une chaleureuse accolade. On a souvent le sentiment que ces rencontres
se situent au milieu du désert, ce qui leur donne une qualité
de surprise tragique.
Ces toiles sont à la fois de tension et de sérénité.
La richesse des couleurs, la joie qu'elles communiquent en font
tout le prix.
Emilienne Moreau poursuit également des recherches dans une
autre direction par la fascination qu'exercent sur elle les "lettres",
dans la grande tradition de la calligraphie chinoise, tibétaine
ou arabe. L'écriture, pour elle, est porteuse d'énergie,
et pourtant les lettres ne sont que le prétexte à
dessiner des formes, des idéogrammes confiés au papier
par l'encre de Chine utilisée en lavis. Cet intérêt
pour les " lettres " a été renforcé
autrefois chez elle par la brève fréquentation du
mouvement lettriste d'Isidore Isou. Elle tire de ses travaux sur
les lettres ce qu'elle nomme des " graphoscénies "
où l'on part de la lettre par arriver une mise en scène
des formes.
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Graphoscènie
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La troisième direction des recherches d'Emilienne Moreau
l'entraîne à exploiter les prestiges de la feuille
d'or qu'elle recouvre de cire d'abeille, pour ensuite y graver des
figures délicates ou les griffer comme on ferait sur une
gravure . |
Pour terminer ce bref texte de présentation je reprendrai
une autre belle formule de Paul Klee : " L'art ne reproduit
le visible ; il rend visible ". La peinture que pratique Emilienne
Moreau fait surgir un monde plastique riche et séduisant
à la fois, un monde fraternel et apaisé qui nous révèle
la grande maturité du peintre. Elle a médité
l'enseignement des peintres du Xxème siècle, (sans
oublier ceux des siècles précédents), pour
exprimer sa conception généreuse de la Vie, son amour
de la Nature et sa foi en l'Homme.
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